L'écriture était droite, alignée en juste proportion
les courbes étaient arrondies, les majuscules des clés de sol.
Tout était bien, carré et tournait rond.
Je récitais des poèmes avec des automnes, des cancres qu'on aimait, des oiseaux qu'on libère.
Je dessinais le soleil et les feuilles jaunies. Le modèle suivait des lignes sans ratures. En marge le rouge parlait d'un ensemble "satisfaisant honnête". Pas de glorieux "bien" mais des "vu" qui l'entendaient.
A cette époque être droit était dans le devoir de tout écolier lambda.
Et puis, les cheveux sont coupés, et l'écriture devenait mauvaise, tremblante. Les pattes de mouches faisaient des tas monstrueux dans la poésie. Je comptais trop sur les autres. Je dissipais l'entourage.
Ma main droite dysfonctionnait et on ne croyait pas la gauchère. Les symétries devinrent une torture. Et ma tête pensait à quelque chose de mensonger. On rompait la structure et je me suis défaite. Et il a fallu mentir, dire que je savais quand je ne savais plus
écrire dans les lignes
dessiner le printemps
les familles heureuses réunies
Les cheveux coupés, j'ai cru un moment savoir qui j'étais devenue.
Mais je mentais, trichais, voyais plus gros que mon ventre de 6 ans. Je devenais cette honte qui s'affiche sur l'estrade. J'étais dans le coin, pleurante mais le mal était fait.
Les bons points confisqués, l'encre bafouillait de plus en plus, je prenais trop d'"espace, j'échappais au projet assigné. Tout s'est déraillé. Tous les jours un accident de la conduite apprise en théorie. Il s'agissait d'un avortement de pratique jadis intégrée discipline desincarnée.
Rupture majeure dans la construction mentale. Je divorçais de celle que j'étais. Le modèle prenait feu et je me foutais des carreaux, après tout j'étais brouillon. Et c'est déjà pas mal quand le coeur est fendu.
Le coeur était fendu, et la colère s'épaissit. Une glu empêtrait mes gestes et les désirs. Je ne voulais plus devenir.
Abdication.
Tout était sali. Le mal était fait.